Marie-Andrée-Bertrand
Création de :
Matthieu Cheminée

Récipiendaire

Lévesque, Carole

Prix Marie-Andrée-Bertrand 2016
Catégorie : Scientifique



Dès qu’elle a mis les pieds à l’école, Carole Lévesque a su qu’elle voulait y passer sa vie. « J’adore apprendre », soutient celle qui, à 66 ans, évolue toujours dans le milieu universitaire comme professeure titulaire et chercheure au Centre Urbanisation Culture Société de l’Institut national de la recherche scientifique (INRS). Sa curiosité et sa soif de connaissances l’ont amenée à devenir une anthropologue reconnue internationalement et une référence sur les questions autochtones au Québec. Et pour cause! Elle a passé l’équivalent de 5 années dans 45 communautés autochtones du Québec depuis 1974, et elle y séjourne encore régulièrement.

« J’ai très vite été préoccupée par l’histoire de l’humanité. Je voulais connaître les différents modes de vie, les peuples et les cultures, et je voulais comprendre ma place dans l’univers », révèle la lauréate du prix Marie-Andrée-Bertrand 2016. Aînée d’une famille de huit enfants, Mme Lévesque ouvre la voie pour ses frères et sœurs vers des études supérieures en collectionnant les diplômes : un baccalauréat et une maîtrise en anthropologie de l’Université de Montréal, suivis d’un doctorat en anthropologie sociale et culturelle de l’Université René Descartes/Sorbonne, Paris V. Son intérêt pour les Peuples autochtones (L'expression « Peuples autochtones » a un caractère juridique et légal reconnu par l’Organisation des Nations Unies. Lorsque le terme « peuple » est écrit sans majuscule initiale, il constitue l’équivalent du terme « population ». S’il est présenté avec une majuscule initiale, il désigne le premier peuple fondateur du Canada.) se confirme lors d’un stage à l’été 1973 aux Musées nationaux du Canada, à Ottawa. « On m’avait demandé de classer et de résumer des documents écrits par les premiers explorateurs et les anthropologues qui avaient côtoyé les Peuples autochtones au XIXe et au début du XXe siècles. J’ai lu tout l’été, fascinée par ces récits dont je conserve encore des copies, et que je relis à l’occasion », raconte-t-elle. À partir de cet instant, les sociétés autochtones sont devenues le centre de sa trajectoire.

Durant ses études, Carole Lévesque est très présente dans les communautés nordiques. Elle y apprend des rudiments des langues crie et inuktitut. Elle poursuit ses travaux de recherche sur la culture matérielle tout en travaillant comme conseillère pédagogique pour la Commission scolaire du Nouveau-Québec. Par la suite, elle travaille au sein de la Société d’énergie de la Baie James (SEBJ) comme anthropologue et agente de liaison auprès des populations d’Eeyou Istchee et du Nunavik.

Après son passage à la SEBJ, elle étudie pendant plusieurs années, en étroite synergie avec des instances et collaborateurs autochtones, divers enjeux liés au développement, aux savoirs autochtones et à la modernité. En 2001, elle crée DIALOG, le Réseau de recherche et de connaissances relatives aux peuples autochtones, au sein de l’INRS. Son objectif : favoriser et entretenir un dialogue constructif et éthique entre le monde universitaire et le monde autochtone, en mettant en valeur leurs systèmes de connaissances et leurs savoirs respectifs. Aujourd’hui, l’initiative d’avant-garde regroupe 50 chercheurs de 28 universités à travers le monde, 25 étudiants et 25 représentants d’organisations autochtones du Québec et d’ailleurs.

De ce partenariat est notamment née la banque documentaire Autochtonia, qui regroupe des publications scientifiques et spécialisées, y compris des productions issues du milieu autochtone. Plus de quatorze mille documents et deux cents ans de recherche et de travaux relatifs aux Premières Nations et aux Inuits du Québec sont ainsi disponibles en quelques clics, à l’aide de mots-clés. DIALOG donne aussi naissance, en 2007, au programme de formation de l’Université nomade, composé de sessions intensives d’apprentissage interactif favorisant la rencontre entre les savoirs autochtones et scientifiques. Le contenu de ce programme repose d’ailleurs sur une étroite collaboration entre chercheurs, spécialistes et intellectuels autochtones et non autochtones. Jusqu’à maintenant, douze éditions ont rassemblé quelque mille personnes à Montréal, à Val d’Or, au Mexique et en France. « Mme Lévesque a une grande capacité de rassembler les gens, d’animer les équipes les plus diverses et de construire des programmes de recherche très innovants, collectifs, stratégiques et féconds », témoigne Irène Bellier, directrice de recherche au CNRS, en France.

Animés par cette volonté de construire des ponts entre des mondes que l’histoire, la colonisation, le racisme et la différentiation économique opposent, Carole Lévesque et le réseau DIALOG forment, en 2008, l’Alliance de recherche ODENA, conjointement avec le Regroupement des centres d’amitié autochtones du Québec. Les travaux d’ODENA mettent en lumière des réalités encore très peu étudiées au Québec, soit celles des Autochtones vivant en milieu urbain. « Notre objectif est de comprendre les enjeux et les défis auxquels la population autochtone des villes fait face et de soutenir l’action collective des centres d’amitié autochtones », précise Mme Lévesque, qui dirige ODENA avec Édith Cloutier, directrice générale du Centre d’amitié autochtone de Val-d’Or. Cette dernière admire la rigueur intellectuelle de l’anthropologue, son engagement dans la recherche partenariale et la coproduction des connaissances, ainsi que son respect véritable des partenaires et des étudiants qui l’accompagnent dans toutes ses activités. « Les mémoires que nous déposons dans les commissions parlementaires se nourrissent abondamment des résultats de recherches qu’elle a menées et des analyses rigoureuses qu’elle produit en continu », indique Mme Cloutier.

Cette rigueur et cet engagement dans la recherche collaborative et la mobilisation des connaissances lui ont déjà valu plusieurs distinctions. Le prix Marcel-Vincent de l’ACFAS lui a été décerné en 2011 pour sa contribution à la connaissance des Peuples autochtones. En 2012, de concert avec son collègue Daniel Salée de l’Université Concordia, elle a obtenu le prix Jean Michel-Lacroix du Conseil international d’études canadiennes, lequel récompense le meilleur article publié en 2010 dans la Revue internationale des études canadiennes. En 2015, elle a également reçu le Prix d’excellence en recherche et création, volet Carrière, de l’Université du Québec.

Loin de s’asseoir sur ses lauriers, Carole Lévesque a récemment mis en place le partenariat de recherche international Le monde autochtone et les défis du vivre-ensemble : gouvernance, pluriculturalisme et citoyenneté. Ce projet vise à étudier et à faire connaître, avec l’implication étroite des acteurs autochtones, les initiatives de décolonisation, de reconstruction et de réconciliation sociales mises en avant par les Peuples autochtones. En 2016, la professeure de l’INRS a également fondé, avec ses collègues de DIALOG, la Classe des sages. Ce laboratoire vivant d’innovation sociale se déroule au sein d’une communauté autochtone et réunit des étudiants, professeurs, sages et intellectuels autochtones afin d’échanger sur la transmission des savoirs, de partager des récits et des expériences avec les aînés et de se familiariser avec les principes éthiques et épistémologiques de la recherche avec les Autochtones.

L’anthropologue de l’INRS compte continuer sur sa lancée et demeurer présente dans le domaine universitaire encore une bonne décennie. « Les Autochtones vivent des difficultés accentuées par des modes de vie qui se transforment rapidement, par les graves séquelles découlant des politiques d’assimilation, ainsi que par le manque de financement pour des logements adéquats et pour des services de santé et d’éducation culturellement sécurisants. Mais, en même temps, il faut prendre acte des projets novateurs qui voient le jour dans les communautés et les villes, faire connaître les initiatives visant à contrer les effets du colonialisme, et soutenir les partenariats qui se multiplient entre Autochtones et non-Autochtones. Je veux être là, en tant qu’anthropologue, pour m’instruire de cette modernité et contribuer, à travers DIALOG et nos nombreux projets de coproduction des connaissances, à la réconciliation entre les Peuples autochtones et la société québécoise » conclut Carole Lévesque.


Marie-Andrée Bertrand
Qui était Marie-Andrée Bertrand ?
 

Membres du jury :
Frédéric Lesemann (président)
Marguerite Mendell
Michel Janosz



Texte :
MESI