Les Prix du Québec


Athanase-David
Création de :
François Dallegret

Lauréates et lauréats

 
Gagnon, Madeleine

Prix Athanase-David 2002
Catégorie : Culturelle

Née le 27 juillet 1938
Amqui

Madeleine Gagnon - lauréate
Photo : Alain Désilets

Madeleine Gagnon reçoit le prix Athanase-David au moment même où paraît, aux Éditions TYPO, Le chant de la terre, première anthologie de ses poèmes de 1978 à 2002 préparée par l'ami poète Paul Chanel Malenfant. Cette heureuse coïncidence appelle à la célébration d'une œuvre qui, depuis la parution en 1969 du premier recueil de nouvelles, Les Morts-Vivants, se bâtit avec constance, plus de trente titres en autant d'années, jusqu'à offrir à travers une évolution souvent transgressive une intelligence des humains et du monde tout à fait singulière.

L'admirable essai sur Les femmes et la guerre, paru chez VLB Éditeur en 2000, illustre bien sa particularité d'être à la vie et aux autres, à l'Autre en soi. Il paraîtra l'année suivante en France, chez Fayard, sous le titre Anna, Jeanne, Samia… Puis en Espagne. Ce véritable chant d'utopie sur les femmes prises dans la guerre obscurcit les repères traditionnels. Surtout ceux des hommes. La prose poétique de Madeleine Gagnon ose l'impensable : par le langage, opposer de l'espoir, voire de la beauté, au malheur de ces femmes victimes en grand nombre d'une double guerre, celle de l'extérieur qui leur prend maisons, maris et fils et qui, par le viol, les oblige à porter l'enfant de l'ennemi ; puis celle, séculaire, qui sous prétexte d'une démarche religieuse les soumet au pouvoir trop souvent violent des maris et des hommes. Cependant, l'engagement féministe et poétique de Madeleine Gagnon n'entrave en rien sa lucidité : malheureusement, dira-t-elle, la pulsion de mort est la chose la mieux partagée entre les hommes et les femmes. Tant que l'on n'aura pas compris cela, on n'avancera pas beaucoup. Force est donc de reconnaître que ces femmes sont aussi des complices par la haine qu'elles portent et qu'elles transmettent à des générations de guerriers. « Je crois que, de tous les êtres que je connais, écrit Nancy Huston, c'est celle dont la frontière entre vie intérieure et vie extérieure est la plus perméable, sa parole est poésie et son écoute des autres est poésie aussi, tout ce qu'elle reçoit et entend du monde est filtré, traité, transformé par les rythmes impérieux des chants qui l'habitent… »

Le recueil Chant pour un Québec lointain (VLB Éditeur) est publié en 1990 et lui vaut le Prix du Gouverneur général du Canada. La même année paraît aux éditions Le Préambule un essai sur La poésie québécoise actuelle. En 1993, est publié un autre recueil de poésie, La terre est remplie de langage, chez VLB Éditeur. Puis, toujours chez le même éditeur, paraissent en 1994 un récit, Les Cathédrales sauvages, en 1995 un roman, Le Vent majeur, et en 1998 un autre récit, Le deuil du soleil, admirable « requiem pour les êtres en allés ». Loin de l'apitoiement et de la nostalgie, l'auteure qui a guéri ses blessures éprouve un grand bonheur à redonner vie par son écriture à ceux qu'elle a aimés et qui ont disparu.

Madeleine Gagnon est née à Amqui, dans la vallée de la Matapédia. Très tôt, elle est fascinée par cette mère liseuse dont elle voit le visage fatigué se transformer quand, au fil des jours, celle-ci se repose de sa lourde tâche de mère de dix enfants derrière les pages de son livre. C'est elle qui lui tend son premier vrai livre, un roman de Laure Conan, lorsque sa fille qui a 11 ou 12 ans est retenue au lit par une maladie d'enfant. Emportée par sa lecture, Madeleine Gagnon se rappelle avoir fait alors la promesse solennelle d'écrire un jour pour donner à son tour à des filles et à des garçons le goût de la lecture. « Je suis venue au monde de l'écriture parce que j'ai aimé lire. »

Dans Mémoires d'enfance (récit, Éditions Trois-Pistoles, coll. Écrire, 2001), Madeleine Gagnon va à la recherche des éléments déclencheurs de sa passion d'écrire : à quatre ans, l'éveil à la métaphore et au transport de sens, puis à l'école primaire, la découverte de l'ardoise et du « plaisir physique de l'écriture qui peut s'effacer et se recommencer » ; aussi, les premiers poèmes non écrits pour essayer de comprendre l'incompréhensible de la mort de sa petite amie de 10 ans qui se noie sous ses yeux et, enfin, l'effervescence de ses premiers contacts avec la métaphysique qui se traduit par l'écriture des premiers poèmes.

Il ne sera donc pas étonnant de la voir choisir d'étudier la philosophie à la fin de ses études classiques. Ses études de maîtrise en philosophie, qu'elle fait à l'Université de Montréal sous la direction de Paul Ricœur, sur l'imagination transcendantale en particulier, sont pour elle comme une grande porte ouverte sur l'univers de la poésie. Puis, son orientation se confirmera avec des études doctorales et l'obtention d'un diplôme de troisième cycle en littérature de l'Université d'Aix-en-Provence (1968). « J'ai eu la chance d'avoir de bons professeurs ! », dira-t-elle. Au nombre de ces derniers, elle mentionne avec une affection toute particulière Antonine Maillet qui lui a enseigné la littérature au Collège Notre-Dame-d'Acadie de Moncton au Nouveau-Brunswick (1956-1959). Elle se souvient de cette petite armoire fermée à clé dans la bibliothèque du collège, renfermant les livres à l'index qu'Antonine Maillet déverrouillait volontiers pour celles qui, comme elle, aimaient la littérature et travaillaient avec sérieux. C'est elle qui favorisa son premier contact avec de grands écrivains comme Gide, Camus et Sartre.

De retour de France en 1963 où elle a amorcé ses études doctorales, Madeleine Gagnon rentre au pays avec un mari et un enfant, dans un Québec qu'elle ne reconnaît pas. Elle mettra un certain temps à s'y réinsérer. De toute façon, elle doit terminer ses études de doctorat. Puis l'année 1969 est pour elle particulièrement mouvementée : elle donne naissance à un deuxième enfant, entre à l'Université du Québec à Montréal (UQAM) à titre de professeure au Département d'études littéraires et publie son premier recueil de nouvelles. Jusqu'à sa démission de l'université en 1982, avec le désir de se consacrer davantage à l'écriture, Madeleine Gagnon enseigne, occupe des postes de direction, anime très tôt des ateliers d'écriture et initie les étudiants à la psychanalyse littéraire. Ces derniers apprécient son enseignement non seulement à cause de sa compétence, de son érudition ou de sa passion de la connaissance, mais aussi à cause du respect qu'elle voue à leur intelligence et à leur questionnement sous toutes ses formes. Même dans la tourmente qui agitait les universités à la fin des années 60 et au cours des années 70, jamais elle ne se montre dogmatique. Elle n'hésite pas à remettre en cause les a priori des courants à la mode. De 1982 à 1996, elle sera chargée de cours, professeure invitée et écrivaine en résidence à l'UQAM, à l'Université de Montréal, à l'Université de Sherbrooke et à l'Université du Québec à Rimouski où elle passera trois ans. Au cours de sa carrière universitaire, elle aura écrit plus de 150 articles dans des revues et des anthologies.

De nombreux écrivains québécois reconnus ont bénéficié de son enseignement, notamment François Charron, Madeleine Monette, Claudine Bertrand, Gaétan Soucy, Élise Turcotte, Louise Desjardins, Louise Warren et Rachel Leclerc. Son œuvre jouit d'un rayonnement international. En plus des publications en France, on dénombre une quinzaine de traductions en anglais, en espagnol et en italien.

Dans Le chant de la terre, Paul Chanel Malenfant prend appui sur le rapport fondamental entre lecture et écriture dans l'œuvre de Madeleine Gagnon pour proposer sa propre lecture-réécriture par le choix de poèmes tirés des recueils comme Antre (1978), Pensées de poèmes (1983), La lettre infinie (1984), Les fleurs du catalpa et L'infante immémoriale (1986), Femmeros (1988), Autographie 2, anthologie des textes critiques (1989), L'instance orpheline (1991), La terre est remplie de langage (1993), Le deuil du soleil (1998) et Rêve de pierre (1999). Dans la préface, Paul Chanel Malenfant s'emploie à décrire les fondements de l'œuvre poétique de Madeleine Gagnon que sa relecture amicale et passionnée a dégagés. Pour conclure enfin que « la poésie de Madeleine Gagnon, offrande chantée, lyrique, nous rend le monde autrement. Entre lucidité et émerveillement ». Pour notre bonheur à tous.


Athanase David
Qui était Athanase David ?
 

Date de remise du prix :
5 novembre 2002

Membres du jury :
Émile Ollivier (président)
Christiane Frenette
André Gaulin
Ginette Guindon
Louis Hamelin



Texte :
Gaëtan Lemay

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