Les Prix du Québec


Paul-Émile-Borduas
Création de :
Denys Michaud

Lauréates et lauréats

 
April, Raymonde

Prix Paul-Émile-Borduas 2003
Catégorie : Culturelle

Née le 23 juin 1953
Moncton, Nouveau-Brunswick

Raymonde April - lauréate
Photo : Marc-André Grenier
Entrevue

Une femme douce et déterminée, attentive aux moindres variations de l’instant. Une photographe au regard précis et tendre posé sur ce qui l’entoure. Une artiste du récit, articulant des visions fugaces pour les transformer et les offrir aux regards des autres. Voilà Raymonde April telle qu’elle apparaît dans la simplicité lumineuse de son appartement du Plateau Mont-Royal.

Raymonde April est née à Moncton, au Nouveau-Brunswick, et a grandi à Rivière-du-Loup, dans l’Est du Québec, là où ses parents ont toujours vécu. « J’étais une enfant sérieuse et tranquille. J’aimais lire, observer, rêvasser. » Dans sa famille, on a le sens du récit. Ses parents aiment raconter. Ils savent imaginer la réalité quotidienne. Sa mère est une femme inventive, créatrice; son père, d’abord policier puis directeur de la Sûreté municipale, aime la musique et profite de ses patrouilles près du fleuve pour photographier la faune et le paysage. Raymonde April sait intuitivement qu’elle est une artiste, mais quand elle arrive à l’Université Laval, où elle est inscrite en arts plastiques, elle ne sait pas encore quel sera son langage privilégié.

« Ce n’est qu’une fois partie de la maison, avec de nouveaux amis à Québec dans le Quartier Latin, que j’ai commencé à raconter, à décrire et à inventer. J’ai adopté la photographie comme langage, parce qu’elle était légère et d’opération simple. Elle était le prolongement naturel de ma pensée. »

En 1973, la pratique photographique au Québec est essentiellement documentaire. La photographie n’est pas enseignée comme un art mais plutôt comme une technique. Le choix, inhabituel à l’époque, de la photographie comme moyen de création procure à Raymonde April une grande liberté. Les professeurs ne savent pas toujours comment intervenir dans son travail, elle élabore donc seule sa pratique ; « … le terrain que je choisissais ainsi n’était réclamé par personne. […] J’y étais libre, sans maître, sans tradition, dans un espace pour moi toute seule. »

Ses influences seront surtout cinématographiques et littéraires. Lisez Marcel Proust, recommande-t-elle quelques années plus tard à ses élèves. C’est ce qu’elle a fait avec patience et attention, fascinée par le regard de l’écrivain sur le quotidien, par cette façon d’observer, de décrire le connu et de le transformer par une écriture profonde, ciselée et circulaire. Raymonde April a également été marquée par les films de la Nouvelle Vague, le cinéma direct et les écrits de Marguerite Duras et de Robert Musil.

Exploratrice du langage photographique, la jeune femme est entourée d’artistes de toutes disciplines et, dès le début de sa carrière, elle s’engage dans le partage d’expériences avec ses pairs. Cofondatrice en 1978 de La Chambre blanche à Québec, l’un des premiers centres d’artistes autogérés au Canada, Raymonde April participe à un bouillonnement culturel multidisciplinaire et collabore avec des écrivains, des vidéastes et des artistes de la performance. Elle s’installe à Montréal en 1981.

Dès 1977, Raymonde April présente sa première exposition individuelle à la galerie Powerhouse de Montréal, regroupant des photographies dont plusieurs sont accompagnées de textes. Et depuis, les productions se succèdent. Soulignons entre autres Voyage dans le monde des choses, présentée au Musée d’art contemporain de Montréal en 1986, qui sera suivie d’un nombre impressionnant de présentations dans les galeries et les musées, tant au Québec qu’en Europe. Ainsi, elle expose à la Galerie René Blouin à Montréal, à la House Gallery à Vancouver, à la Galerie Colbert de la Bibliothèque nationale de Paris, au Musée Arthur Rimbaud de Charleville-Mézières, ainsi qu’à Nice, à Barcelone et ailleurs en Europe. Sa manière poétique, qui s’attache à mettre en scène la part individuelle et intime de notre mémoire collective, lui vaut d’être considérée parmi les grands artistes photographes de notre époque. Ses œuvres ont été acquises par les plus importantes institutions muséales : Musée des beaux-arts de Montréal, Musée d’art contemporain de Montréal, Banque d’œuvres d’art du Conseil des arts du Canada, Musée canadien de la photographie contemporaine, Bibliothèque nationale de Paris, Musée national des beaux-arts du Québec. Elle a également bénéficié de nombreuses bourses du Conseil des arts et des lettres du Québec et du Conseil des arts du Canada.

En 1998, le catalogue de son exposition Les Fleuves invisibles (1997) présentée au Musée d’art de Joliette obtient un prix prestigieux, le George Wittenborn Memorial Book Award, décerné par la Art Librarians Society of North America.

Les images de Raymonde April, en noir et blanc, à caractère autobiographique et intimiste, réinterprètent et questionnent les genres artistiques traditionnels du portrait, du paysage et de la nature morte. Qu’elle photographie des personnages, des arbres ou des intérieurs, l’artiste intègre tous ces genres en même temps, en privilégiant une expérience d’ordre poétique. Comme le souligne si justement la commissaire et auteure Nicole Gingras, Raymonde April « a su imposer une esthétique reposant sur un équilibre sensible entre un regard anthropologique documentaire et un angle profondément personnel ». Elle est aussi reconnue pour son exploration des qualités picturales et formelles de la photographie.

Attentive à tout ce qui fait le mouvement de la vie, la photographe peaufine sans cesse sa capacité à construire, à déconstruire et à refaire les récits. « Je m’adresse à l’intuition des spectateurs, à leur intimité et à leur imagination. Lorsque je groupe les images, cela s’apparente à l’écriture. Je travaille l’espace entre les images autant que les images elles-mêmes. » Devant ses œuvres, le spectateur, d’abord intrigué par l’apparente simplicité de l’image, est bientôt happé par sa propre mémoire, qui émerge d’un mouvement, d’une lumière. Alors il refait pour lui-même le sens d’une histoire, la sienne.

Désireuse d’explorer une nouvelle forme de narration photographique, Raymonde April réalise entre 1996 et 1999 un film pour lequel elle utilise 517 photos inédites choisies dans son fonds photographique accumulé depuis 1973. Tout embrasser est présenté en grande première au Festival international du nouveau cinéma et des nouveaux médias de Montréal en 2000.

À compter de 1983, Raymonde April consacre une partie de son temps à l’enseignement dans différentes universités et depuis 1995, elle occupe un poste de professeur régulier à l’Université Concordia à Montréal, au sein du plus important programme de photographie d’art au Canada.

Raymonde April est très appréciée de ses étudiants. Elle les encourage à poursuivre leur recherche artistique, à l’envisager comme une véritable quête intérieure et à assumer leur responsabilité face à leur œuvre. Son influence se fait sentir non seulement chez les photographes des nouvelles générations mais aussi chez les jeunes artistes en arts visuels, car la photographe ne cesse d’élargir son champ d’action.

Très active dans la communauté photographique, Raymonde April fait partie de nombreux jurys et comités, prononce des conférences, participe à des tables rondes et agit en tant que commissaire d’exposition.

La photographe, qui profite d’une année sabbatique pour se ressourcer, occupera bientôt le studio du Québec à New York. Le prix Paul-Émile-Borduas arrive donc pour elle à un moment charnière de sa carrière et elle accueille cette haute distinction avec bonheur puisqu’elle y voit à la fois la reconnaissance de son travail et celle de la photographie comme art à part entière. Ce prix l’encourage à passer à une autre étape et à emprunter de nouveau un chemin plein d’inconnu. Élargissant le spectre des langages abordés, utilisant les nouvelles technologies numériques, la photo couleur, la vidéo, le son, poursuivant sa démarche d’écriture, Raymonde April continuera son travail rigoureux et novateur, profondément consciente du pouvoir transformateur d’une œuvre qu’elle élabore avec patience et amour.


Paul-Émile Borduas
Qui était Paul-Émile Borduas ?
 

Date de remise du prix :
18 novembre 2003

Membres du jury :
Dominique Blain (présidente)
Éric Gauthier
François Morelli
Maryla Sobek
Michèle Thériault



Texte :
Janette Biondi

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