Armand-Frappier
Création de :
Denys Michaud

Récipiendaire

Limoges, Camille

Prix Armand-Frappier 2004
Catégorie : Scientifique

Développement d'institutions de recherche

Né le 31 mai 1942
Montréal

Camille Limoges - lauréat
Photo : Denis Chalifour
Entrevue

D’entrée de jeu, Camille Limoges tient à mettre les choses au point. Du point de vue du philosophe de la biologie qu’il a d’abord été, l’être humain n’est que le bourgeon d’une branche de la vie parmi d’autres, survenu de manière contingente. Il est un animal qui s’acharne malgré tout à comprendre une incertaine conquête jamais achevée. La clarté du discours et la franchise du regard ne trompent pas : Camille Limoges est un homme fidèle à ses principes et à ses convictions ainsi qu’à cette vision d’un monde fascinant mais sans transcendance. Penseur et aussi homme d’action, il a toujours cherché à apporter sa contribution, des racines du savoir jusqu’au sommet des hautes sphères décisionnelles. Pionnier de l’histoire des sciences au Québec, fondateur de l’Institut d’histoire et de sociopolitique des sciences de l’Université de Montréal, puis du Centre interuniversitaire de recherche sur la science et la technologie (CIRST) à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), cet universitaire accompli s’investit aussi pleinement dans la fonction publique québécoise, où il jouera notamment un rôle clé dans l’élaboration des deux politiques scientifiques adoptées depuis les années 70.

Enfant, Camille Limoges est surtout attiré par les lettres. Il se voit écrivain. Né en 1942 à Montréal, il découvre cependant très jeune la fascinante histoire de la vie. Aux côtés de son père, géologue et paléontologue amateur, il interroge les fossiles et se passionne pour l’évolution des espèces. Il est aussi déjà activiste dans l’âme, avide de toujours partager avec d’autres, et il devient membre des groupes les plus variés. À l’Université de Montréal, Camille Limoges étudie la philosophie. En 1964, il obtient sa licence et s’envole aussitôt pour Paris.

À 22 ans, Camille Limoges est le plus jeune étudiant de l’Institut d’histoire des sciences et des techniques de la Sorbonne que dirige Georges Canguilhem, condisciple de Sartre et de Raymond Aron et successeur de Gaston Bachelard à la direction de cet institut. Le philosophe français, spécialiste de l’histoire des sciences de la vie, prend le Québécois sous son aile. Pendant quatre ans, Camille Limoges tire grand profit de cet univers intellectuel d’une incroyable richesse. Il vit aussi de l’intérieur la révolte étudiante et soutient sa thèse de doctorat, en mai 1968, sur la constitution du concept de sélection naturelle chez Darwin. Ici, la Révolution tranquille bat son plein. Lorsque l’Université de Montréal engage Camille Limoges, sitôt son doctorat obtenu, il est alors au Québec le seul historien spécialisé en sciences biologiques. Loin de s’en enorgueillir, le jeune professeur souffre du peu de possibilités d’échanges avec des collègues. Lui qui a souhaité faire carrière au Québec doit se résoudre à partir après trois ans. Le voilà désormais professeur agrégé au prestigieux Département d’histoire des sciences de l’Université Johns Hopkins à Baltimore, où il retrouve avec joie le foisonnement d’idées qui enrichit la réflexion.

Cependant, l’histoire est un éternel recommencement, dit-on souvent. Après trois ans à Baltimore, Camille Limoges revient à Montréal pour prendre, à 31 ans, la direction du nouvel Institut d’histoire et de sociopolitique des sciences. De 1973 à 1977, il bâtit et dirige l’Institut qui devient rapidement le creuset où seront formés, pendant une quinzaine d’années, la plupart des spécialistes québécois de l’analyse historique, sociologique et politique des sciences. Puis, après un séjour d’un an à l’Université Harvard, il passe à la pratique, guidé par une volonté d’agir qui ne le quittera jamais. En 1980, Camille Limoges participe activement à la rédaction de l’énoncé de la première politique scientifique du Québec. L’année suivante, il entre dans l’administration publique comme conseiller scientifique puis secrétaire adjoint au Secrétariat à la science et à la technologie. Il prépare la naissance du premier ministère de la Science et de la Technologie, dont il deviendra sous-ministre en 1983. À divers titres, il sera au cœur de la plupart des grandes décisions en matière de politique scientifique pour les vingt années suivantes et marquera ainsi profondément le Québec de la science et de l’innovation.

En 1987, l’intellectuel sent le besoin d’alimenter à nouveau sa réflexion. Il quitte donc la fonction publique et rejoint l’UQAM où il participe à la mise en oeuvre du nouveau programme Science, technologie et société et à la création du CIRST. Pendant dix ans, il réfléchit aux liens entre science et société et s’engage personnellement dans la vie scientifique, notamment comme président de l’Acfas en 1989. Il cosigne en 1994 un ouvrage de renommée mondiale, The New Production of Knowledge, qui propose une analyse originale des mutations de la production du savoir. Puis il passe à nouveau aux travaux pratiques, d’abord en 1997 comme président du Conseil de la science et de la technologie, puis comme sous-ministre au ministère de la Recherche, de la Science et de la Technologie de 2000 à 2002. Au cours de ces deux mandats, il donne un nouvel élan à l’action gouvernementale en matière de science et d’innovation. Il jouera un rôle clé dans l’élaboration et la mise en œuvre de la nouvelle politique scientifique publiée en 2001.

Camille Limoges prend sa retraite le jour de ses 60 ans, pour ne pas mourir avant d’avoir réalisé les rêves intellectuels de sa jeunesse. Auteur de six ouvrages et d’innombrables documents gouvernementaux ou articles scientifiques, membre de la Société royale du Canada et de l’Académie internationale d’histoire des sciences, titulaire de deux doctorats honoris causa et lauréat du prix Carrière de l’Association de la recherche industrielle du Québec en 2003, l’historien se consacre désormais à l’écriture avec un enthousiasme qui ne faiblit pas. Avec un jeune collègue, il vient de rééditer le premier ouvrage scientifique écrit en 1800 par un médecin de Québec, François Blanchet, et sa table de travail croule sous les projets. Discret sur sa vie privée, Camille Limoges est intarissable dès lors qu’il s’agit de littérature ou d’histoire. Et entre deux séances d’écriture, il siège encore à plusieurs conseils d’administration et au sein de comités d’experts d’organismes à vocation scientifique.


Armand Frappier
Qui était Armand Frappier ?
 

Date de remise du prix :
9 novembre 2004

Membres du jury :
Réjean Landry (président)
Alain Houde
Louise Milot
Jean Nicolas
Jean-Marie Toulouse


Texte :
Valérie Borde

Nouvelle recherche