Les Prix du Québec


Léon-Gérin
Création de :
Daniel Moisan

Lauréates et lauréats

 
Dufour, Jean-Marie

Prix Léon-Gérin 2008
Catégorie : Scientifique

Économètre

Né le 27 décembre 1949
Montréal

Jean-Marie Dufour - lauréat
Photo : Rémy Boily
Entrevue

Si les incertitudes économiques rendent la plupart des gens habituellement craintifs, pour Jean-Marie Dufour, professeur au Département d’économie de l’Université McGill, elles sont une composante fondamentale de la vie économique depuis toujours. « Sur le coup, une crise économique issue d’un choc pétrolier ou immobilier semble importante, mais il faut réaliser que nous en vivons régulièrement, affirme-t-il. Certaines institutions, comme l’industrie de l’assurance et celle des marchés financiers, n’existeraient pas s’il n’y avait pas d’incertitude. »

Ce discours calme et posé est le fruit d’une longue carrière en économétrie, une discipline qui étudie l’économie au moyen de techniques mathématiques et statistiques. De tous les économistes du Québec, Jean-Marie Dufour est probablement celui dont la réputation scientifique internationale est la plus considérable. Son travail de recherche consiste, entre autres, à améliorer les modèles statistiques pour tenter de réduire l’incertitude des modèles économiques complexes afin de rendre les prévisions économiques encore plus sûres. Outre ses recherches théoriques, il réalise aussi des études appliquées sur une vaste gamme de sujets tels que la relation entre l’impôt et l’investissement, le financement des exportations ou l’analyse de la volatilité sur les marchés financiers.

« Peu de sujets touchent autant de gens que l’économie, affirme-t-il. Or, contrairement aux sciences pures, l’économie et les questions sociales ne peuvent s’observer en laboratoire dans des conditions contrôlées. Pour compenser, nous appliquons des méthodes statistiques plus élaborées. » Parmi les questions sur lesquelles Jean-Marie Dufour se penche, celle des liens entre les changements climatiques et l’économie l’intéresse de plus en plus. Encore une fois, la problématique des changements climatiques pose des problèmes de décision collective dans des situations de très grande incertitude. « Est-ce que l’évidence statistique est convaincante? Que doit-on faire? Quels sont les avantages et les coûts de certaines décisions?, s’interroge-t-il. Certains instruments développés en économétrie sont fort utiles dans l’évaluation de politiques publiques. »

Jean-Marie Dufour s’intéresse à une multitude de sujets et consacre une grande partie de sa vie à la lecture. Entouré de livres au point d’avoir besoin de plus d’un appartement pour les ranger, il aurait pu choisir autant l’histoire, la philosophie que la physique comme discipline. « L’activité de chercheur n’est pas très différente, à mon avis, d’un domaine à l’autre. L’économie pose des problèmes philosophiques et épistémologiques fort intéressants. Par exemple, quand peut-on être certain de l’interprétation des données économiques? Qu’est-ce qui est scientifique et qu’est-ce qui ne l’est pas? »

Né en 1949 à Montréal, formé au départ en mathématiques à l’Université McGill, il est attiré par l’économétrie justement pour son côté appliqué. Jean-Marie Dufour termine une maîtrise en statistique à l’Université de Montréal et, après une pause de deux ans pendant laquelle il enseigne dans un cégep, il décide d’entamer un doctorat en économie à l’Université de Chicago en 1975 au moment où Milton Friedman (prix Nobel en économie, 1976), ardent défenseur du libéralisme y était. « Le libéralisme n’était pas encore la pensée dominante à cette époque, raconte-t-il. Bien qu’il soit devenu le courant dominant dans les années 1980, le libéralisme était assez marginal et soulevait de houleux débats à l’université. »

Cette période de grande effervescence intellectuelle éveille de bons souvenirs chez le professeur Dufour qui y a vécu un changement de la garde en économie. « L’École de Chicago avait maintenu une tradition peu mathématique pendant de nombreuses années au point où Milton Friedman donnait un cours de microéconomie sans équation, une vieille tradition qui remonte au XIXe siècle. L’évolution générale a fait que la discipline s’est de plus en plus formalisée. »

Jean-Marie Dufour travailla avec l’économètre de réputation internationale Arnold Zellner et le macroéconomiste Robert E. Lucas (prix Nobel en économie, 1995), représentant de la nouvelle garde dont les recherches ont consisté à reprendre les intuitions de base de Milton Friedman pour les formaliser davantage. C’est ainsi que le professeur Dufour a commencé à s’intéresser à des questions techniques d’économétrie afin de tester la très connue théorie des attentes rationnelles de Lucas. Trente ans plus tard, Jean-Marie Dufour remet en question certains des principes de cette approche. « On peut aujourd’hui se demander si l’on n’est pas allé trop loin dans ce sens-là », reconnaît-il.

En 1979, doctorat en poche, Jean-Marie Dufour commence sa carrière à l’Université de Montréal où travaille Marcel Dagenais (prix Léon-Gérin, 1999), le père fondateur de l’économétrie au Québec. Il fait l’essentiel de sa carrière à l’Université de Montréal où il dirige le Centre de recherche et développement en économique pendant plusieurs années et publie plus d’une centaine d’articles dans les plus prestigieuses revues de son domaine.

Rangé au septième rang dans le monde pour le nombre de publications en économétrie théorique, il s’étonne de la publication de certains de ses articles en début de carrière. « Je trouve qu’ils sont mal écrits, affirme-t-il. Je rédige beaucoup mieux un article maintenant qu’il y a trente ans. » Selon lui, pour être un bon chercheur, un premier élément impondérable est d’avoir de l’imagination et des idées. Ensuite, l’énergie et l’organisation pour les mener à terme doivent être au rendez-vous. « Une fois que vous avez eu l’excitation de penser avoir trouvé du neuf, il faut faire des analyses plus fouillées et apprendre à rédiger des articles. » Pour Jean-Marie Dufour, écrire demeure largement un art avec un certain nombre de règles. À cela s’ajoute une certaine confiance en soi car le taux de refus d’articles est très élevé. « Derrière chaque longue liste de publications, il y en a autant qui ont été refusées! » s’esclaffe-t-il.

En 2007, après avoir envisagé de travailler en Italie ou en Angleterre, il décide de poursuivre sa carrière à l’Université McGill et accepte d’être titulaire de la Chaire William Dow en économie politique. Depuis 2007, il est aussi récipiendaire d’une prestigieuse bourse de recherche de la Banque du Canada. « Ma principale source d’angoisse maintenant est de manquer de temps, dit-il. J’ai tellement de projets non achevés dans mes cartons. » Il entend d’ailleurs terminer la rédaction d’un livre attendu par la prestigieuse maison d’édition Oxford University Press.

Les contributions de Jean-Marie Dufour à l’économétrie ont été récompensées à maintes reprises au cours de sa prolifique carrière. Il a été le premier lauréat du prix John-Rae de la Canadian Economics Association, le premier Québécois à recevoir le prix Killam pour les sciences sociales et il a été deux fois lauréat du prix Marcel-Dagenais de la Société canadienne de science économique. Premier Québécois élu fellow de l’Econometric Society, la plus prestigieuse société internationale dans le domaine de l’économie quantitative, le professeur Dufour est aussi le seul universitaire du Canada à cumuler cette distinction avec celle de fellow de l’American Statistical Association, la plus importante société statistique dans le monde. M. Dufour est officier de l’Ordre national du Québec depuis 2006 et il a été nommé officier de l’Ordre du Canada en 2008.

Assurément, Jean-Marie Dufour n’a pas fini de sonder les grandes tendances économiques et de tenter de réduire le flou entourant certaines interprétations de la réalité. « Les gens veulent des réponses toutes faites, comme s’il était possible d’avoir des certitudes en sciences, dit-il. Mais la science, c’est justement de savoir bien gérer l’incertitude. »


Léon Gérin
Qui était Léon Gérin ?
 

Membres du jury :
Lisa Serbin
(présidente)
Jane Everett
Jean-Thomas Bernard,
Jean Toupin
Carole Lévesque



Texte :
Nathalie Dyke

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