Léon-Gérin
Création de :
MARC - Marinescu Constantin

Récipiendaire

Grondin, Jean

Prix Léon-Gérin 2011
Catégorie : Scientifique

Philosophe

Né le 27 août 1955
Cap-de-la-Madeleine

Jean Grondin - lauréat
Photo : Rémy Boily
Entrevue

Il y a de ces êtres qui garderont éternellement leur côté enfantin, avec tout l’émerveillement et les questionnements que cela suppose. Chez ces gens, le mot « pourquoi » ne fait pas du 9 à 5 : il les habite constamment, non pas sans causer quelques tourments. C’est notamment le cas des philosophes. Professeur titulaire au Département de philosophie de l’Université de Montréal, penseur authentique et exigeant, Jean Grondin n’échappe pas à cette règle : « La philosophie, c’est quelque chose qui vous prend comme ça, confie-t-il. Même si on en souffre, on ne peut pas faire autrement… Comme les marathoniens, qui doivent fournir un effort et faire preuve d’une grande endurance pour continuer. Mais ils ne peuvent s’empêcher de faire autrement, c’est plus fort qu’eux. »

La philo dans la peau
L’air espiègle et l’œil brillant, cette sommité mondiale de la philosophie ajoute que ce ne sont surtout pas les perspectives d’emploi qui l’ont attiré dans ce domaine. Mais pourquoi avoir choisi la philosophie dans ce cas? « La vérité pure et simple est que j’aime la philosophie. Je suis devenu étudiant de philosophie, je n’oserais jamais dire philosophe, par pure passion », confie celui qui a le feu sacré.

Selon le professeur Grondin, chacun d’entre nous est philosophe. Chaque être a soif de sagesse et de connaissances et se questionne tant sur sa place dans le cosmos que sur le sens des choses. Même les gestes quotidiens (promener son chien, lire un roman, visiter une exposition) peuvent amener leur lot de réflexions philosophiques. « Les philosophes sont ceux qui sont pris par ces questions et qui ne peuvent s’empêcher de les poser, de se laisser habiter par elles et de tenter d’y répondre », explique-t-il.

Encore faut-il de la discipline, un amour du savoir ainsi qu’une connaissance de l’histoire, des langues et du prodigieux corpus des œuvres philosophiques. Un esprit critique aiguisé est également de mise, car la bien-pensance « est l’ennemie de la vraie philosophie », comme le dit si bien le principal intéressé. En étudiant auprès de grands maîtres et en se rendant en Allemagne pour y faire son doctorat, c’est précisément dans cette culture philosophique que Jean Grondin a choisi d’évoluer.

Un rayonnement international
Aujourd’hui lui-même considéré comme un philosophe de grande renommée internationale, ce docteur en philosophie de l’Université de Tübingen se distingue par ses travaux exceptionnels. L’envergure et la haute qualité de sa production scientifique a d’ailleurs transformé de façon substantielle les trois domaines suivants : la philosophie allemande (indispensable, selon lui, pour comprendre notre monde et notre modernité), la métaphysique (qui cherche à répondre aux quêtes essentielles de la raison humaine et d’abord à les poser) et la pensée herméneutique contemporaine (qui nous enseigne que nous sommes des êtres d’interprétation, qui interprètent sans cesse le monde et qui vivent eux-mêmes d’interprétations).

S’il est l’un des spécialistes de la philosophie allemande les plus éminents à l’échelle internationale, c’est surtout par ses recherches tout à fait originales sur l’herméneutique (son « Introduction à l’herméneutique philosophique » a été traduite en quatorze langues; il est également reconnu par ses pairs comme le plus grand spécialiste de la pensée du philosophe allemand Gadamer, dont il a été à la fois l’élève, l’interprète le plus autorisé, le traducteur et le biographe) et sur la métaphysique qu’il s’est fait connaître d’un plus large public.

Pédagogue hors pair très apprécié de ses étudiants, Jean Grondin se considère d’abord comme un professeur, ensuite comme un chercheur. Professeur titulaire à l’Université de Montréal depuis 1991, il a auparavant enseigné à l’Université Laval et à l’Université d’Ottawa, en plus d’être professeur invité au sein de plusieurs universités de par le monde. Ses étudiants ont de quoi se réjouir : son œuvre prestigieuse – 234 conférences prononcées en cinq langues, 20 ouvrages traduits dans une quinzaine de langues, 160 articles publiés dans des revues et 83 comptes rendus parus dans les meilleures revues – a la capacité d’alimenter de nombreux cours! Il a également traduit cinq livres de l’allemand au français, dirigé la publication de quatre autres ouvrages et publié des travaux qui ont fait date, notamment sur les grands philosophes que sont Kant, Heidegger et Gadamer. D’un point de vue tant qualitatif que quantitatif, difficile de trouver mieux.

Si ses livres ont fait rayonner le Québec, c’est en grande partie parce qu’il a publié dans des collections prestigieuses en Europe, notamment en France et en Allemagne, où les philosophes d’ici n’avaient pas l’habitude d’être représentés. C’est d’ailleurs au sein de cet espace international qu’il faut situer la contribution d’envergure de Jean Grondin pour en saisir la véritable mesure. Ambassadeur de la culture du Québec et reconnu comme l’un des meilleurs philosophes ici et au Canada, il fait, sans l’ombre d’un doute, partie de ceux qui bénéficient de la plus large diffusion internationale. Mais ça, il ne l’avouera jamais d’emblée, car il déteste parler de lui-même. Il faut donc creuser un peu plus loin pour découvrir ce qui se cache derrière sa grande modestie. En plus d’une œuvre originale universellement reconnue et d’un don certain pour la transmission de connaissances, on y découvre une rigueur intellectuelle exemplaire.

La portée de ses travaux lui a d’ailleurs valu plusieurs distinctions. Élu membre de la Société royale du Canada en 1998, il devient récipiendaire d’une bourse Killam en 1994 alors qu’il n’a que 39 ans. L’année 2010 est celle où la Fondation Humboldt lui décerne le prix Konrad-Adenauer, l’un des prix les plus prestigieux d’Allemagne. En janvier 2013, ce grand professeur sera également titulaire de la Chaire de métaphysique Étienne Gilson de Paris. Cette nomination vient s’ajouter à ses nombreuses distinctions internationales, telles que les doctorats honorifiques qu’il s’est vu décerner par l’Universidad del Norte Santo Tomás de Aquino et l’Universidad Nacional de Santiago del Estero, deux universités situées en Argentine. Autre fait notable, s’il en est un, il a bénéficié d’une reconnaissance soutenue de la part des plus grands penseurs du monde contemporain, dont Ricoeur, Gadamer, Habermas et Vattimo.

Un engagement de tous les instants
La philosophie l’accompagne partout où il va, certes, mais qu’en est-il de ses autres passions? À cette question, le professeur Grondin lance non sans un brin d’humour : « La philosophie me suit partout et jusque dans mon sommeil, quand elle ne m’empêche pas de dormir. Mais bon, il m’arrive de faire autre chose ». Il est captivé par l’apprentissage de langues qui, dit-il, recèlent des trésors de philosophie. Les voyages, quant à eux, lui permettent d’élargir ses horizons et, bien entendu, d’observer quelles sont les questions philosophiques des autres cultures, notamment des pays défavorisés, où il a souvent été professeur invité (Haïti, le Salvador, le Venezuela, la Colombie, l’Argentine et la Biélorussie pour ne nommer que ceux-là). Même le sport a une saveur philosophique à ses yeux : « Je fais du sport tous les jours. Non seulement y a-t-il de la philosophie dans le sport, mais la philosophie comporte elle-même un côté sportif, casse-cou, exténuant, imprévisible, exaltant, où l’on peut assister à des performances spectaculaires, mais aussi s’ennuyer terriblement (on se demande parfois "qu’est-ce que je fais ici?" quand on ne comprend rien à un débat pointu ou à un duel de lanceurs) et où on lutte non seulement avec d’autres, mais avec soi-même ».

Bien plus qu’une simple discipline, la philosophie constitue sa compagne de vie. Il la porte en lui ou se laisse porter par elle, peu importe où il va, ce qu’il fait ou à quoi il pense. Si la philosophie était une chanson, Jean Grondin, qui adore la musique tout en prétendant ne pas être doué pour elle, en serait probablement l’auteur.


Léon Gérin
Qui était Léon Gérin ?
 



Texte :
MDEIE

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