Guy-Mauffette
Création de :
Catherine Villeneuve

Récipiendaire

Languirand, Jacques

Prix Guy-Mauffette 2012
Catégorie : Culturelle

Né le 1er mai 1931
Montréal

Jacques Languirand - lauréat
Photo : Rémy Boily
Entrevue

À Paris, au début des années cinquante, alors qu’il poursuit ses études en art dramatique, Jacques Languirand se fait dire qu’il pourrait jouer de grands rôles à partir de sa… soixante-cinquième année. « J’avais 20 ans à l’époque, rappelle-t-il, alors ça m’a sonné. »

Mais comme la prophétie provient du grand metteur en scène Michel Vitold et que Jacques Languirand a toujours respecté les avis de ses mentors, il accepte de placer ses rêves de comédien en veilleuse. Aujourd’hui, je peux vous affirmer que les paroles de Vitold ont été le moteur de toute ma vie. »

De retour au Québec à l’aube de la Révolution tranquille, alors que la plupart de ses collègues amorcent leur carrière sur des chapeaux de roues, Jacques Languirand prend son temps. « Ça m’a conduit à la radio », résume-t-il. Mais également dans les coulisses du théâtre et de la télévision où il participe aux grandes émissions d’affaires publiques de son temps aux côtés des René Lévesque, Judith Jasmin, Michèle Tisseyre et autres vedettes du petit écran.

À Terre des Hommes où il agit comme designer-concepteur dans de nombreux pavillons, il assiste à la naissance de la société des communications et se frotte aux technologies du futur. Dès lors, il ne se contente pas de figurer parmi les pionniers d’une culture médiatique sur le point d’exploser : il contribue ici même à la développer.

En 1971, la radio de Radio-Canada lui offre une plage horaire, quatre soirs par semaine, pour faire ce qu’on appelle alors de la radio d’accompagnement. Il est prévu que Par 4 chemins et son animateur tireraient leur révérence au bout de trois mois. Mais le style de Languirand, sa passion pour le savoir, son intérêt pour les sciences, son anticonformisme séduisent une jeunesse en quête de sens et à la recherche de nouveaux repères.

Dans un climat de fièvre et de remises en question, le nouveau gourou des ondes propose des voies parallèles, des solutions audacieuses, des visions élargies susceptibles de renouveler notre rapport au monde. Derrière son micro, il présente un contenu axé sur l’interdisciplinarité et le partage des connaissances. Sa pensée mosaïque annonce Internet. Son approche conviviale préfigure les médias sociaux. Porté par son goût pour les choses de l’esprit, il revient à l’antenne bon an, mal an si bien qu’à l’automne 2012, à l’âge de 81 ans, il entame sa quarante-deuxième saison derrière le micro de Par 4 chemins, un record de longévité.

Né à Montréal en 1931, Jacques Languirand se sera donc affirmé comme un éveilleur de conscience et un vulgarisateur, à l’enseigne de la modernité. Contre tous les obscurantismes, cet apôtre de la vie intellectuelle a inscrit sa pensée vagabonde dans la culture populaire, pour amener son public à s’ouvrir, au moyen d’un art exceptionnel de l’animation radiophonique. « Je n’invente rien, je transmets », déclare-t-il modestement. Cette simple formule lui a permis d’accomplir une mission pédagogique aux accents hédonistes et à fidéliser trois générations d’auditeurs et auditrices.

Lecteur impénitent, auteur de plusieurs essais et pièces de théâtre, il a dirigé de nombreuses entreprises culturelles (notamment le Théâtre du Nouveau Monde avec Jean Gascon), enseigné la communication sous toutes ses formes, une contribution que l’Université McGill a salué en lui remettant un doctorat honoris causa en 2002.

Jacques Languirand a conçu et réalisé plusieurs spectacles multimédias, notamment en collaboration avec le duo formé de Michel Lemieux et Victor Pilon. Il a coproduit avec la Société Radio-Canada un site Internet à partir de son émission encyclopédique. Il anime également sa propre webtélé, accessible gratuitement et sans publicité sur le Net. Porte-parole pour le Québec du Jour de la Terre depuis 2000, journaliste et conférencier, il continue d’accueillir les défis avec enthousiasme et n’a jamais cessé de se renouveler.

En 1993, à 72 ans, se souvenant des paroles de son maître parisien, il acceptait d’interpréter de multiples personnages dans trois pièces de Shakespeare. À l’invitation du metteur en scène Robert Lepage, il a ensuite accompagné la troupe du théâtre Repère en tournée en Europe et en Asie. Et ce retour à la scène du vieux lion a été couronné de succès.

Plus récemment, lorsque le jeune metteur en scène Martin Villeneuve lui a téléphoné pour lui proposer le rôle de Jacob Obus dans son film Mars et Avril, il a accepté la proposition, ravi de participer à une production résolument tournée vers l’avenir. Avec l’aide de Nicole Dumais, son épouse et « inspiration » à la radio depuis 15 ans, il a mis au point de nouvelles techniques pour mémoriser son texte. « J’ai une réelle admiration pour Nicole, s’enthousiasme-t-il, elle possède une souplesse et une habileté considérables. »

On le prétend sage, érudit, philosophe, il est parvenu à « vieillir sans devenir un vieux ». À l’âge où plusieurs pontifient, il préfère se tourner vers les moins de 25 ans pour sentir venir le vent. « Les choses évoluent à un tel rythme, prédit-il, qu’il est difficile pour la plupart d’entre nous d’y voir clair. Si j’ai un conseil à donner, c’est de consulter les jeunes. Ils sont plus aptes que nous à saisir les nouvelles réalités. »

Fait officier de l’Ordre du Canada en 2003 et chevalier de l’Ordre national du Québec en 2004, Jacques Languirand a reçu de nombreux hommages et distinctions au cours de sa prolifique carrière. Après lui avoir accordé le prix Georges-Émile-Lapalme 2004 pour la qualité et le rayonnement de la langue française, le gouvernement du Québec lui attribue pour une deuxième fois sa plus haute distinction dans le domaine culturel, en lui décernant le prix Guy-Mauffette consacré à la radio et à la télévision. Il s’agit d’une récompense particulièrement appropriée puisque Jacques Languirand est reconnu comme le successeur et le disciple le plus notoire de l’animateur du Cabaret du soir qui penche. Reste son parcours unique, sa façon originale de s’adresser à l’auditoire, sa volonté sincère d’aider les gens. Dans un monde axé sur la performance et les possessions matérielles, il demeure l’une des rares personnalités publiques à tabler sur les valeurs spirituelles, et cela, en dehors de tout dogme ou de toute religion. Pour cela et pour mille et une autres choses, sa contribution est gigantesque.


Guy Mauffette
Qui était Guy Mauffette ?
 

Date de remise du prix :
13 novembre 2012

Membres du jury :
Christiane Suzor (présidente)
Janette Bertrand
André Dubois
Stéphane Laporte



Texte :
Hélène de Billy

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