Les Prix du Québec


Paul-Émile-Borduas
Création de :
Daniel Moisan

Lauréates et lauréats

 
Barbeau, Marcel

Prix Paul-Émile-Borduas 2013
Catégorie : Culturelle

Né le 18 février 1925
Montréal

Marcel Barbeau - lauréat
Photo : Rémy Boily
Entrevue

Réjouissons-nous que Marcel Barbeau soit enfin cette année le récipiendaire du prix Paul-Émile-Borduas. Il était temps de reconnaître ce grand artiste québécois. Né le 18 février 1925, le trente-septième lauréat de ce prix prestigieux a consacré soixante-dix ans de sa vie aux arts visuels, et à 88 ans, il est toujours actif, en peinture comme en sculpture.

Marcel Barbeau a eu la chance, en s’inscrivant à l’École du meuble de Montréal, de rencontrer Paul-Émile Borduas et de l’avoir comme professeur. Contrairement à Riopelle, qui a longtemps résisté à son enseignement, Barbeau a profité pleinement de ce contact et donné libre cours à son inventivité, d’abord dans des tableaux figuratifs, puis non figuratifs. Il a pris l’initiative, en 1946, de louer d’un voisin un hangar qu’il a transformé en atelier. Pour lui, comme pour Riopelle et Mousseau, qu’il a invités à le partager, ce fut le lieu des premières expérimentations de peinture automatiste. Des tableaux de Barbeau commeTumulte à la mâchoire crispée ou Rosier feuilles (1946) montrent jusqu’où l’idée d’une peinture entièrement non préconçue avait pu le mener. Ces tableaux présentaient déjà les caractéristiques de la peinture all-over américaine.

Épris de liberté, courageux et indépendant, Marcel Barbeau n’a jamais hésité à adopter des positions difficiles pour rester fidèle à ses convictions. Il avait été des premières expositions automatistes, rue Amherst et chez Madame Gauvreau, rue Sherbrooke; il fut un enthousiaste signataire du manifeste Refus global en 1948. Mais, quand certains membres du groupe des Automatistes furent tentés de se rapprocher des membres du Parti communiste, Barbeau, fidèle à la section du manifeste intitulée « Règlement final des comptes », où Borduas opposait l’« anarchie resplendissante » à toute politique de parti, dénonça ces manœuvres de rapprochement, à l’occasion de l’exposition Place des Artistes à Montréal, en 1953. De même, alors qu’on n’avait des yeux que pour Paris dans l’avant-garde québécoise, Barbeau fut l’un des premiers du groupe automatiste à sentir l’importance qu’allait prendre New York dans le développement de la peinture contemporaine. D’autres y étaient passés avant lui, mais il fut le premier à y aller rencontrer des artistes américains pour s’informer de ce qui se faisait à New York, et il réussit à y exposer dès 1952, chez Wittenborn, Schultz, deux ans avant Borduas.

Marcel Barbeau, qu’on associe volontiers à la seule peinture automatiste ou, plus largement à l’expressionnisme abstrait américain, a aussi beaucoup pratiqué le hard edge, mais d’une manière plus libre que les Plasticiens de Montréal. Inspiré par l’aspect répétitif de la musique de Karlheinz Stockhausen, qu’il avait découverte au concert de ce dernier à l’Université de Montréal en décembre 1958, Barbeau produisit dès 1959 des dessins qui annonçaient sa production op-art de la décennie suivante. Sous l’influence de Victor Vasarely dont il découvrit l’œuvre au musée des Arts décoratifs de Paris en 1963, il pratiqua plus intensivement l’illusion optique à Paris, puis à New York, dans des compositions à la fois rigoureuses et éblouissantes. Il est le pionnier au Canada de cette forme d’art qu’il a redéployée en suggérant une troisième dimension dans ses Champs colorés et shape-canvas de la fin des années soixante, des œuvres qui annoncent ses Anaconstructions, des années quatre-vingt-dix et deux mille.

Marcel Barbeau a également produit un corpus sculptural important. Rejetant la figuration en sculpture comme en peinture dès 1946, il inventait une sculpture inédite, abstraite et automatiste à la fois, où, comme en peinture et avec la même expressivité sans contrainte, il associait le mouvement et le geste à l’exploration et au dépassement des limites de l’espace formel. Ces problématiques se trouvent dans sa sculpture d’assemblage, plus construite, qu’il a surtout développée à partir des années soixante-dix, et dont on a plusieurs exemples dans ses œuvres publiques monumentales, produites, pour la plupart, indépendamment de toute commande. Finaliste d’un concours international d’art public à Toronto à la fin juillet 2013, il a travaillé ce même été à l’élaboration de ce nouveau projet.

C’est une caractéristique de plusieurs membres du groupe automatiste d’avoir souvent pratiqué la multidisciplinarité. Mais Barbeau est le seul qui ait réussi à intégrer la gestuelle du tableau dans des performances chorégraphiques et picturales, en interaction avec le mouvement, le rythme et le son des danseurs et des musiciens. Il a même créé de la musique, comme on peut l’entendre dans le film Barbeau, libre comme l’art, réalisé par sa fille, Manon Barbeau. Son rôle dans le développement de la performance transdisciplinaire a été reconnu à l’été 2013 à Paris par sa participation à l’événement international Nouvelles vagues du Palais de Tokyo et son inclusion dans le catalogue préparé pour l’occasion.

En 1962, lors de sa participation au Festival des deux mondes à
Spoleto (Italie), le catalogue La peinture canadienne moderne. 25 années de peinture au Canada français, rédigé par Charles Delloye, soulignait l’importance de la contribution de Barbeau à l’art moderne. Il exposera en solo en 1964 à la Galerie Iris Clert, à Paris; à la East Hampton Gallery, de New York en 1965, 1966 et 1967; au Centre culturel canadien à Paris en 1971; à la Canada House, à Londres en 1973; à la Galerie Donguy, à Paris, en 1991 et en 1994; à l’Université François Rabelais (Tours), en France, en 1998, et à l’Université de Cambridge en Angleterre, la même année. Il exposera à nouveau en solo à Paris, à la Galerie Chauvy, du 29 octobre au 23 novembre 2013. La liste serait deux fois plus longue s’il nous fallait tenir compte de toutes les expositions collectives auxquelles il a participé dont, en 2007, au Musée d’art contemporain de Barcelone, l’exposition historique Sota la Bomba, sur l’art et la culture de l’après-guerre. En 2012 et 2013 seulement, on remarquait ses œuvres dans plusieurs expositions d'envergure. Une nouvelle version de l’exposition The Automatiste Revolution, présentée dans des musées de l'Ouest canadien incluait plusieurs de ses œuvres de jeunesse. Pendant ce temps à Ottawa, l'exposition des lauréats du Prix du Gouverneur général au Musée des beaux-arts du Canada présentait quelques exemples de ses différentes périodes. On trouvait aussi un Barbeau de 1946 dans L'art en guerre où il figurait parmi les représentants de l’avant-garde internationale de l’après-guerre; d’abord présentée au Musée d'art moderne de la ville de Paris, l’exposition était reprise ce printemps et cet été au Musée Guggenheim de Bilbao alors qu’il participait dans la capitale française à l’événement Nouvelles vagues, avec des œuvres récentes.

La remise du prix Paul-Émile-Borduas à Marcel Barbeau confirme le respect et l’admiration pour son œuvre exprimée déjà par sa réception à l’Académie royale des arts du Canada (1993); et tout récemment, en 2012, par l’attribution par ses pairs du titre de membre d’honneur du Regroupement des artistes en arts visuels et, en 2013, du Prix du Gouverneur général du Canada en arts visuels et du prix Louis-Philippe-Hébert. Marcel Barbeau est aussi officier de l’Ordre du Canada (depuis 1995).

Pour toutes ces raisons, Marcel Barbeau mérite largement que son immense contribution (plus de 4000 œuvres à son crédit) soit honorée par le prix Paul-Émile-Borduas, sans conteste le prix le plus prestigieux pour ceux qui ont travaillé dans le champ des arts plastiques au Québec. Il souligne à la fois la variété, le caractère innovateur et l’originalité de son œuvre, son incessant développement vers des formes d’art de plus en plus radicales, ainsi que l’exemplarité de sa probité intellectuelle.


Paul-Émile Borduas
Qui était Paul-Émile Borduas ?
 

Date de remise du prix :
12 novembre 2013

Membres du jury :
Claudie Gagnon
Denise Goyer-Bonneau
Jocelyne Lupien
Gilles Mihalcean, président
Jean-Pierre Viau



Texte :
François-Marc Gagnon

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