Les Prix du Québec


Albert-Tessier
Création de :
Daniel Moisan

Lauréates et lauréats

 
Barbeau, Manon

Prix Albert-Tessier 2014
Catégorie : Culturelle

Montréal

Manon Barbeau - lauréate
Photo : Louise Leblanc
Entrevue
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Femme de cœur, femme de tête, femme de conviction. La cinéaste Manon Barbeau a choisi de tourner sa caméra vers la frange invisible de la société : les laissés-pour-compte, les rebelles, les détenus, les jeunes de la rue et ceux des Premières Nations. En plus de prendre fait et cause pour la marge, sa filmographie puise de l’intime au collectif et apparaît avec sincérité, loin des discours formatés, ce qui fait toute l’originalité de sa démarche.

Manon Barbeau obtient son diplôme en animation culturelle, médium cinéma, à l’Université du Québec à Montréal en 1974. Dès ses premiers films, Comptines (1975) et Nous sommes plusieurs pour beaucoup de monde (1981), se profile la talentueuse documentariste. Puis, elle pose ses premiers jalons dans la création télévisuelle en devenant scénariste pour diverses émissions.

Pour Radio-Québec (aujourd’hui Télé-Québec), elle imagine quelque 200 scénarios de la populaire série Le Club des 100 watts, diffusée de 1988 à 1995. Elle remporte alors cinq prix Gémeaux qui la hissent en 2003 parmi les Immortels de l’Académie canadienne du cinéma et de la télévision. « J’ai appris un vrai métier. J’aime écrire et cette expérience m’a structurée. En même temps, je dois ces prix à mes enfants avec lesquels je testais mes idées », ajoute-t-elle avec le sourire.

Artiste dans l’âme, elle publie en 1991 son unique roman — et livre à succès — Merlyne. C’est en tant qu’artiste en résidence à l’Office national du film, de 1998 à 2001, qu’elle signe un film repère de sa carrière, Les enfants de Refus global (primé à Hot Docs à Toronto, au Festival du court métrage et de la vidéo de Yorkton et au Cinéma du réel à Paris).

Par son percutant documentaire, Manon Barbeau – fille de Marcel Barbeau, peintre et sculpteur, signataire du Refus global – s’attarde aux empreintes laissées par le geste révolutionnaire de leurs parents sur elle, son frère et d’autres enfants de signataires. « Ma famille a éclaté, et il faut se reporter à l’époque où c’étaient les pionniers des familles séparées, soulève-t-elle. Ce sont les sœurs de mon père qui m’ont recueillie. Je viens de ce contexte qui est une marginalité en partant. »

Ce film personnel introduit ainsi un nouvel angle de vue sur le célèbre manifeste à l’origine du Québec moderne. À vouloir rembobiner sa propre histoire d’enfance, elle touche donc des faits que les livres d’histoire ont occultés.

Or, si la cinéaste cherche avant tout à poser des questions et à se réapproprier un pan de l’histoire qu’elle connaît trop peu, elle ne se doute pas qu’elle écorchera quelques mythes au passage : la liberté totale clamée par le manifeste, le culte voué aux signataires et l’épanouissement créatif des artistes à la lumière de leur responsabilité parentale.

« Il y a eu des répercussions jusqu’à New York par les enfants des poètes de la Beat Generation qui avaient eu un vécu un peu semblable, raconte la cinéaste. Donc, mon film questionnait les mouvements artistiques et les artistes qui avaient eu des enfants tout en vivant pour la liberté et leur art. Aujourd’hui, on dirait que les choses sont plus conciliables. »

En 1999, elle lance son documentaire L’armée de l’ombre (prix Gémeaux du meilleur documentaire en 2000) qui porte un regard d’une franchise brute sur les jeunes hommes de la rue. L’année suivante, elle réalise Barbeau libre comme l’art (film en compétition au Festival International du Film sur l’Art), qui présente son père comme figure marquante de la peinture québécoise et artiste insoumis.

Depuis lors, elle réalise d’autres films primés qui puisent dans la poésie de la réalité crue, à la fois perturbante et tendre. Nommons ici Alain Dubreuil, artiste-démolisseur (2001), De mémoire de chat : les ruelles (2004), L’Amour en pen (2004) ainsi que Victor-Lévy Beaulieu : du bord des bêtes (2006). « De mémoire de chat : les ruelles n’est pas un film marquant avec des lettres majuscules, mais c’est celui qui, je crois, me ressemble le plus. J’ai une fascination pour les ruelles, l’envers du monde officiel », confie Manon Barbeau.

Après ce projet, la cinéaste aborde une expérience nouvelle et ludique avec le film Un cri au bonheur du collectif de réalisateurs formé entre autres de Michel Brault, Kim Nguyen, Denis Villeneuve et André Forcier. « Nous devions mettre des poèmes québécois en images. C’était pour moi un pas vers la fiction. J’ai beaucoup aimé ce projet. J’ai toujours aimé la poésie. Elle m’est essentielle », considère-t-elle.

Puis arrive un nouveau virage dans son parcours au moment où elle coscénarise le long métrage de fiction La fin du mépris avec de jeunes Attikameks de Wemotaci. Durant ce projet, elle perd sa jeune collaboratrice attikamek, Wapikoni Awashish, qui meurt tragiquement dans un accident de la route. Cet événement incite Manon Barbeau à devenir en 2004 la créatrice et l’âme du Wapikoni mobile, des studios ambulants de cinéma et de musique, qui va à la rencontre des jeunes des communautés des Premières Nations. « J’ai fondé le Wapikoni avec le Conseil de la Nation Atikamekw et le Conseil des Jeunes des Premières Nations du Québec et du Labrador, ce qui me donnait une assise autochtone et un mandat de confiance », estime-t-elle.

L’approche inédite du Wapikoni voulant que l’art soit un outil d’expression et de résilience s’inscrit en cohérence avec la volonté de transmission de Manon Barbeau. « Avec Idle No More, la jeune génération autochtone est entrée dans la rencontre, l’ouverture et l’affirmation, renchérit la cinéaste. Aux débuts du Wapikoni, les aînés se montraient méfiants envers la caméra. Désormais, ils l’utilisent pour communiquer leur savoir. »

Sur la feuille de route du Wapikoni apparaissent plus de 80 prix de prestigieux festivals et événements nationaux et internationaux. Ces dix dernières années, Manon Barbeau a suivi et soutenu l’évolution des quelque 700 courts métrages traduits en plusieurs langues et réalisés par 3 000 jeunes issus de 25 communautés autochtones et de 10 nations différentes. Dans le sillage de sa vision, une génération de cinéastes aura donc émergé.

De plus, Manon Barbeau utilise toutes les tribunes pour changer la perception souvent erronée à l’égard des Premières Nations. « Leurs films sont des ambassadeurs positifs d’eux-mêmes et le reflet d’une culture que l’on connaissait trop peu. Il y a une écriture et une forme qui leur sont propres. Le Wapikoni a contribué à cette naissance et il s’agit un peu de l’aboutissement de ma propre création », note-t-elle.

Il est vrai que les films du Wapikoni deviennent des vecteurs de transformations sociales. C’est pour cette raison que l’instigatrice n’a jamais cessé de croire à son projet rassembleur, audacieux et bénéfique à bien des égards. Sa fierté : avoir donné la parole aux jeunes des Premières Nations et voir se créer un patrimoine cinématographique du monde autochtone québécois, une collection d’une richesse inestimable, parce qu’unique. Depuis trois ans, de précieux partenariats ont permis d’étendre les activités du Wapikoni en Amérique du Sud, en Bolivie, au Pérou, au Chili et au Panama.

« Au terme de cette dixième année, le Wapikoni essaime donc, note Manon Barbeau. Lors de notre premier symposium international en août dernier, dans le cadre du Festival Présence autochtone, j’ai invité nos partenaires du Brésil, du Chili, du Panama et de la Norvège, des États-Unis et du Canada à former le RICAA (Réseau international de création audiovisuelle autochtone). »

Cette valeur ajoutée à notre cinématographie et l’approche documentaire humaniste ont valu à Manon Barbeau plusieurs prix. En mars 2014, la Délégation du Québec à Paris lui a confié le soin de représenter le Québec et le Canada lors d’une exposition internationale, organisée à l’UNESCO, célébrant les réalisations exceptionnelles de neuf femmes de neuf pays. Par cette carte blanche, elle a vu une occasion de valoriser les films des réalisatrices du Wapikoni et de prononcer une conférence en tandem avec Viviane Michel, présidente de Femmes autochtones du Québec.

À sa longue liste de reconnaissances, dont le titre d’officière de l’Ordre national du Québec, s’inscrit maintenant le prestigieux prix Albert-Tessier. « Un prix qui me touche spécialement par le fait que ce soit un jury de pairs, affirme la lauréate. J’ai un peu délaissé ma propre pratique cinématographique ces dernières années pour donner la voix aux Premières Nations. Que l’on reconnaisse l’ensemble de mon parcours, à la fois la cinéaste et l’artiste, cela me reconstitue et me réassemble quelque part. »

Sa carrière durant, la cinéaste se sera exercée à multiplier les zooms sur la réalité pour mieux sonder la condition humaine, percevant la lumière dans les zones sombres, la solidarité dans l’isolement et la tendresse dans le quotidien éprouvant. Manon Barbeau, une force tranquille, une détermination inlassable et un engagement viscéral.


M<sup>gr</sup> Albert Tessier
Qui était Mgr Albert Tessier ?
 

Membres du jury :
Jeremy Peter Allen (président)
Émile Gaudreault
Hélène Girard
Pierre Mignot
Luc Vandal



Texte :
Annie Boutet

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