Georges-Émile-Lapalme
Création de :
Daniel Moisan

Récipiendaire

Vaugeois, Denis

Prix Georges-Émile-Lapalme 2014
Catégorie : Culturelle

Né le 7 novembre 1935
Saint-Tite

Denis Vaugeois - lauréat
Photo : Louise Leblanc
Entrevue

Denis Vaugeois se définit comme « un inconditionnel du livre ». Cet amour du livre, titre qu’il a d’ailleurs donné à un petit ouvrage consacré à l’édition, lui vient de son enfance alors qu’il écumait les rayons de la Bibliothèque des jeunes, rue Hart à Trois-Rivières, en compagnie de son ami de toujours, Gérald Godin. « J’y allais presque chaque jour et j’avais parfois l’impression d’avoir tout lu! Après avoir vérifié mon cahier d’abonné, la bibliothécaire me disait en m’indiquant quelques titres : “Ceux-là, il y a longtemps que vous ne les avez pas lus”. Évidemment, elle préférait nous annoncer triomphalement : “Nous avons reçu de nouveaux livres!”. C’était au milieu des années 1940 et, en milieu francophone, les bibliothèques publiques étaient rares et peu garnies. À la maison, il y avait peu de livres. L’amour des mots et de la langue, je l’ai tout de même hérité de ma mère, fille de cultivateur devenue maîtresse d’école, qui m’a appris, tout petit, à réciter des contes ou de la poésie tandis que mon père lisait avec avidité des périodiques de France. Il les tenait de sa grand-mère bretonne qui lui avait appris à lire. Il n’y avait pas d’écoles en Haute-Mauricie. »

La longue carrière de Denis Vaugeois va ainsi tourner autour des mots et des livres qui l’ont mis au monde intellectuellement et lui ont permis de prendre son envol comme enseignant, éditeur, historien et homme politique engagé. La promotion de la langue, des bibliothèques, des musées et d’une culture inclusive sera constamment au cœur de son action.

Ses études classiques complétées à Trois-Rivières, il choisit – au grand désespoir des autorités de son collège – les lettres et l’enseignement, passe par l’école normale Jacques-Cartier et s’inscrit en lettres à l’Université de Montréal (1959), où deux professeurs le marquent tout particulièrement : le latiniste Jan de Groot et l’historien Maurice Séguin. Pour payer ses études, Denis Vaugeois enseigne à Trois-Rivières et à Montréal : il fait de la suppléance. « Honnêtement, de tout ce que j’ai fait dans ma vie, c’est l’enseignement qui m’a donné la plus grande satisfaction. Je me plaisais beaucoup avec mes élèves. Je leur lançais des défis qu’ils adoraient relever pour me défier à leur tour! Je m’amusais autant qu’eux! » 

« Ma première et plus grande école de formation a été celle du journal Le Boréal Express à Trois-Rivières, dans les années 1960. Il fallait une bonne dose d’inconscience quand j’y repense! » Avec Jacques Lacoursière, Lévis Martin et Gilles Boulet, il planifie longuement la conception d’un journal à saveur historique mais résolument contemporain, qui aborde tous les sujets de société avec des titres accrocheurs et des caricatures. Et dans une langue qu’il veut belle et vraie. « J’ai tout appris là : à écrire, à m’approprier notre histoire, à ramasser mes idées. Le succès est instantané : 1000 abonnements nouveaux par mois! Nous ne doutions de rien, le premier tirage était de 15 000 exemplaires! » Les journalistes et commentateurs de l’ensemble du Québec ne parlent que de cette aventure novatrice, imaginée par une bande de jeunes de Trois-Rivières qui sont déterminés à jouer un rôle dans leur société en effervescence.

Dans la foulée du journal, une maison d’édition voit le jour. À l’époque, les éditeurs québécois se comptent sur les doigts d’une main. De 1968 jusqu’à son entrée au cabinet de René Lévesque, en 1978, Denis Vaugeois en est l’animateur principal. Après son passage en politique, il répétera l’expérience en créant les éditions du Septentrion, dont le catalogue compte aujourd’hui plus de 700 titres. Si l’on additionne ceux du Boréal, du Centre éducatif et culturel (CEC, 1985-1987) et ceux des Presses de l’Université Laval (1996-1998) – dont il dirigera la réorganisation –, Denis Vaugeois a été associé à la publication de plus d’un millier de titres en langue française au Québec. En préface à L’amour du livre, Bruno Roy écrit : « Denis Vaugeois a obéi au rêve de son enfance : faire de beaux livres en réinventant le métier d’éditeur. »

Pendant vingt-cinq ans (1987-2012), Denis Vaugeois a aussi un jardin secret. Il est d’abord correspondant québécois et ensuite consultant général à la maison Larousse. « En fait, j’y jouais au supermajor pour l’ensemble des publications et des services. » Le Petit Larousse devait être refondé pour continuer à être diffusé au Québec et répondre aux exigences du ministère de l’Éducation. Larousse envisage alors de produire un dictionnaire à l’usage des seuls Québécois. Denis Vaugeois défend la nouvelle mouture d’un dictionnaire unique, commun à tous les francophones (le Petit Larousse illustré). Les mots anglais tant prisés par les Français s’y font plus rares, des expressions et des mots québécois sont acceptés, de même que les nombreuses étymologies amérindiennes, les formes féminines pour divers métiers et professions y font leur apparition, un équilibre homme-femme est recherché dans les représentations visuelles et, dans les exemples, les stéréotypes malheureux sont éliminés. De plus, dans la section des noms propres, on trouve désormais des auteurs, créateurs, personnages et institutions du Canada. Le Cirque du Soleil y côtoie Marie Chouinard et Marie-Nicole Lemieux, par exemple. « Une petite révolution, en un sens », ajoute le lauréat.

Le parcours de Denis Vaugeois est marqué, ici et là, par d’autres aventures dans l’univers des dictionnaires : celui du CEC jeunesse, du Français Plus, du Dictionnaire canadien des noms propres, du Dictionnaire historique du français québécois, sous la direction de Claude Poirier. « Je ne suis pas un expert, mais j’arrive à bien coordonner le travail d’experts », dit-il simplement.

À plusieurs reprises, Denis Vaugeois met son ardeur au service de l’État québécois. À 30 ans, en 1965, il accepte le mandat de premier directeur de l’enseignement de l’histoire dans le nouveau ministère de l’Éducation. « Ça ne fonctionnait pas, c’était le royaume de l’improvisation! » Il prend ses distances et devient le premier responsable d’un centre franco-québécois de développement pédagogique, basé sur un réseau d’échanges de jeunes maîtres qui viennent ici ou vont en France pour exercer leur métier. Les autorités politiques y voient une façon simple de relever le niveau du français parlé dans nos écoles, ce qui rejoint parfaitement ses convictions.

À l’invitation de Marcel Masse, il bifurque vers le secteur international, où il s’emploie à développer le réseau des délégations et maisons du Québec à l’étranger et à intensifier la coopération franco-québécoise.

En 1976, avec son complice Gérald Godin, il décide de se lancer en politique et remporte la circonscription de Trois-Rivières pour le Parti Québécois. En 1978, René Lévesque fait un microremaniement ministériel « et accouche d’une souris », diront les journalistes. « La souris, c’était moi! », rigole M. Vaugeois. Le voilà titulaire du ministère des Affaires culturelles. Il y fait un passage court mais remarqué (1978-1981), en instaurant un plan de développement des bibliothèques publiques qui bouleversera le paysage littéraire québécois. Ce plan fait passer le nombre de bibliothèques publiques au Québec de 129, en 1979, à 849, en 1985. « Sans un apport d’argent massif, notre plan était voué à l’échec. Et il n’en était pas question! Je connaissais les malheurs de mes prédécesseurs et j’avais mis cartes sur table dès le départ. M. Lévesque avait tranché en me proposant de siéger au Conseil du trésor. C’était une course à obstacles invraisemblable, mais j’ai eu l’appui de M. Parizeau pour puiser dans les fonds destinés aux équipements municipaux prévus dans des ententes fédérales-provinciales. En tant que membre du Conseil du trésor, et parce que j’étais passionné par les questions d’aménagement, j’avais vite repéré ces sommes considérables. »

L’implication de Denis Vaugeois dans la création de la Société québécoise de développement des industries culturelles (aujourd’hui la Société de développement des entreprises culturelles) est décisive. C’est dans ce contexte que naîtra la « loi du livre » (Loi sur le développement des entreprises québécoises dans le domaine du livre) qui a structuré la chaîne du livre et favorisé l’organisation de la distribution et le développement des librairies, particulièrement en région. « Avec moi, la culture, c’était aussi, et vraiment, les affaires culturelles. Cette approche me convenait tout à fait. Je savais où était l’argent, déjà rare à l’époque, et j’y puisais pour financer des programmes comme l’élargissement de la politique du 1 % pour l’intégration des arts à l’architecture et à l’environnement ou encore le programme OSE pour favoriser la création d’emplois, qui a eu son volet OSE-ARTS. »

« Recevoir le prix Georges-Émile-Lapalme m’émeut au plus haut point. Les mémoires de cet exceptionnel homme politique m’ont grandement inspiré. Leur lecture est un pur délice en même temps qu’un coup de fouet pour affirmer le rôle unique de la culture dans le développement d’une société, surtout si son devenir est une lutte quotidienne. »


Georges-Émile Lapalme
Qui était Georges-Émile Lapalme ?
 

Membres du jury :
Jacques Duval (président)
Pierre Auger
Normand Baillargeon
Francine Pelletier



Texte :
Ariane Émond

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