Guy-Mauffette
Création de :
Daniel Moisan

Récipiendaire

Payette, Lise

Prix Guy-Mauffette 2014
Catégorie : Culturelle

Née le 29 août 1931
Montréal

Lise Payette - lauréate
Photo : Louise Leblanc
Entrevue

« L’entrevue, ce n’est pas de poser des questions, c’est d’écouter des réponses. Et à partir de ces réponses, la route se trace petit à petit vers la confiance, la découverte de l’autre, l’acceptation de l’autre, l’interrogation de l’autre. »

Voilà l’approche qui aura fait de Lise Payette une communicatrice d’exception, celle qui voit tout et devine le reste. Animatrice, journaliste, auteure et femme politique, cette grande dame a marqué notre radio et notre télévision avec près de 10 000 entrevues, dont plusieurs de grands noms du XXe siècle. N’empêche, la célébrité n’a jamais terni ses valeurs ni ses convictions.

De sa carrière remarquable, il faut avant tout retenir le chemin parcouru plus que les accomplissements, un chemin guidé par la prise de risques dans un contexte de nécessité pour les femmes. « Que ce soit pour la radio, la télévision ou en politique, on ne m’a jamais rien offert. Je suis toujours allée proposer mes services. […] Je n’ai jamais eu l’occasion de me prendre pour qui que ce soit d’autre, assure Lise Payette. On me remettait à ma place tout de suite. » C’est donc avec cœur et cran qu’elle est devenue une personnalité emblématique de nos médias, une force sociale, une voix du féminisme émergent et un symbole de l’évolution québécoise.

Née Lise Ouimet en 1931 et ayant grandi dans le quartier Saint-Henri, à Montréal, elle est exposée toute jeune à l’injustice sociale, ce qui façonne sa vision du monde. Elle apprivoise la radio à Trois-Rivières et, plus tard, à Rouyn-Noranda. Depuis Paris, de 1959 à 1965, elle coanime avec Martine de Barcy l’émission Interdit aux hommes, diffusée à Radio-Canada, où elle s’entretient avec de nombreuses personnalités européennes.

De 1965 à 1972, toujours à Radio-Canada, elle devient la voix du magazine féministe Place aux femmes, où elle aborde avec doigté des sujets aussi délicats que la violence conjugale et la maternité non désirée. « Un jour, j’avais fait une entrevue avec une gynécologue de Montréal qui prescrivait des pilules anticonceptionnelles au moment où aucun docteur au Québec ne voulait le faire, se souvient-elle. À la fin de l’émission, le patron m’attendait pour m’expliquer que mon auditoire avait 13 ans d’âge mental. Ma réponse a été : “Si – et je dis bien si – mon auditoire a 13 ans d’âge mental, mon travail est de faire en sorte qu’il en ait 14 l’an prochain. Et c’est ce que je viens de faire aujourd’hui.” »

L’année 1972 achève sa consécration avec l’émission culte Appelez-moi Lise, qu’elle coanime avec son allié Jacques Fauteux. Elle se fait alors le pari impossible (mais plus que tenu!) de présenter une émission de variétés dans une plage horaire inusitée, de vingt-trois heures à minuit. Malgré l’heure tardive, un million de personnes se retrouvent chaque soir rivées à leur téléviseur. « On me disait souvent qu’on me regardait de la chambre à coucher. Alors, je suis probablement la mère spirituelle de pas mal d’enfants au Québec », glisse-t-elle en souriant.

À la droite de Lise Payette, défilent des personnalités politiques, artistiques, scientifiques, et encore. Durant trois ans, sa perspicacité, ses préoccupations et sa grande culture multiplient les rencontres mémorables, révélant l’étendue de son talent et donnant un nouveau ton à l’art du talk-show.

En 1975, elle devient l’artisane des mémorables Fêtes de la Saint-Jean sur le mont Royal, avec ces images mythiques de Ginette Reno et de Jean-Pierre Ferland chantant Un peu plus haut, un peu plus loin, et de Gilles Vigneault entonnant son premier Gens du pays. Inspirée par cet élan, elle lorgne du côté de la politique. « Je disais aux femmes depuis longtemps : “Beaucoup de solutions aux problèmes identifiés se trouvent en politique. Il faut y aller.” À force de le répéter, je me sentais un peu ridicule de ne pas le faire. » C’est ainsi qu’elle va offrir ses services à René Lévesque avec l’idée de se retrouver dans l’opposition.

À son grand étonnement, elle est élue le 15 novembre 1976 au sein d’un gouvernement majoritaire. Pour les femmes du Québec, elle devient la voix des revendications et un idéal d’égalité. Dès son arrivée, elle fait un geste signifiant en féminisant les titres pour devenir « LA » ministre des Consommateurs, Coopératives et Institutions financières (1976-1979). Elle sera aussi nommée ministre responsable du Conseil du statut de la femme (1976-1981), ministre d’État à la Condition féminine (1979-1981) – poste créé pour elle par le premier ministre René Lévesque – et ministre d’État au Développement social (1981).

Investie de son rôle de ministre, elle a piloté des dossiers majeurs comme les amendements à la Loi sur la protection du consommateur, la réforme du Code civil, chapitre de la famille, et la refonte de la Loi sur l’assurance automobile pour introduire le fondement de ce que l’on appelle communément le no-fault. Malgré ses réalisations, la politique ne l’a pas épargnée, mais elle a su rester debout jusqu’au bout.

« Mon passage en politique est un sentiment du devoir accompli, juge-t-elle. […] En fait, il n’y a pas une ligne qui trace ma carrière en radio et télévision et ma carrière en politique. Je n’ai fait qu’une chose dans ma vie : des communications. Pour le faire, j’ai utilisé tous les outils disponibles : l’écriture, la radio, la télévision et les imprimés. La politique en a fait partie parce qu’il s’agit d’un moyen de se faire entendre et de débattre des idées. »

Au lendemain de sa vie politique, elle trouve dans l’écriture télévisuelle un nouveau registre pour faire évoluer les mentalités. De 1982 à 2003, elle signe plus de 900 épisodes de sa trilogie romanesque La bonne aventure, Des dames de cœur et Un signe de feu, qui attire près de deux millions de téléspectateurs.

Les Machos, les Super Mamies et Marilyn, premier feuilleton quotidien au Québec, continuent d’introduire dans notre univers des personnages attachants et proches des gens avec leurs blessures, leurs imperfections et leurs contradictions à l’heure des enjeux concernant les rapports entre les sexes.

« En même temps que j’aidais les femmes à trouver leur voie, je tenais à ce que les hommes se rendent compte du rôle qu’ils avaient à jouer. On ne m’a pas beaucoup reconnu cela, mais il arrive que des hommes me disent que je les ai aidés aussi », observe-t-elle.

Bien entendu, des prix honorent sa carrière : le prix Gémeaux hommage en 1998, la première médaille d’honneur remise tous les dix ans par le Mouvement national des Québécois, le titre d’officière de l’Ordre national du Québec et, aujourd’hui, le prix Guy-Mauffette. « Je suis émue, car j’ai connu Guy Mauffette durant mes années de radio, mentionne la lauréate. Je lui disais toujours que j’avais tout appris de lui. Son émission du dimanche soir était sacrée pour moi. Ce ton de radio, ce ton de confidence, donnait l’impression d’être seule avec lui. »

Si elle a soulevé l’admiration par son talent d’intervieweuse et d’auteure, elle est d’abord admirable par son courage, sa franchise et sa volonté de briser les moules et de secouer le Québec. Son sens à l’action aura été de croire que les femmes et les gens ordinaires pouvaient y arriver aussi, que le bien commun pouvait l’emporter sur la logique individualiste. S’il est deux valeurs en filigrane de la vie de Lise Payette, ce sont l’engagement et l’authenticité.

Propos public, propos privé, ou discours intérieur sont demeurés d’une cohérence évidente. Car voilà où Lise Payette se distingue : en accord implicite avec le fond de sa pensée. D’un bout à l’autre de sa carrière, le geste a suivi la pensée, sans chercher à plaire.

Aujourd’hui, et depuis 2007, elle signe une chronique dans Le Devoir avec la même parole sincère, la même pensée consciente, la même indépendance d’esprit et la même indignation. Elle aura donc vécu sans fléchir et ainsi incarné l’enseignement de sa grand-mère Marie-Louise : « Ce n’est pas plus fatigant de vivre debout que de vivre à genoux. »


Guy Mauffette
Qui était Guy Mauffette ?
 

Membres du jury :
Nancy Sabourin (présidente)
Daniel Bertolino
Jean-Luc Mongrain
Annie Piérard



Texte :
Annie Boutet

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